2 janv. 2017

Heartbeat at The Prince Alfred








C'est l'histoire d'un énorme coup de coeur.
Trouvé par hasard, à l'intuition, au bout d'un mauvais calcul qui m'avait fait marcher plus que de raisonnable dans le quartier de Maida Vale.

Formosa Street, c'est une petite rue, derrière le métro Warwick Avenue, où les habitants semblent tous pris dans un concours muet du qui aura la plus belle porte. C'est résidentiel mais ça rivalise de beauté. A qui aura les colonnes et les statues de lions devant la porte de sa maison. Avec les feuilles d'automne, en prime, c'est tout un pan de l'Angleterre caractéristique qui se dessine sur quelques mètres, pour le plus grand plaisir de mes yeux.

Et puis, au bout des pattés de maison, une petite placette commerçante, avec des petites lumières de Noël. Il n'est pourtant pas tard, à peine 15h30. Mais nous sommes à Londres, en hiver. Il fait froid, le ciel est gris, et la lumière du soleil derrière les nuages décline déjà.

Le Prince Alfred, je ne le vois pas tout de suite, il est bien discret, niché dans un angle de rue. Mais lorsque mes yeux se posent sur ses murs, la mâchoire m'en tombe. C'est juste magnifique. A couper le souffle.

La façade, clairement "art nouveau", mon courant préféré, est tortueuse, toute de bois sculptée, faisant la part belle aux fenêtres, dont les verres se découpent délicatement dans ses interstices. Une parure d'arabesques à la mode victorienne orne les plaques de verre.

J'en tremble presque. Tant de perfection, c'est émouvant.

Intimidée, je pousse la porte, sans doute avec mon air de française seule un peu perdue, et ma dégaine un peu étrange de fille qui marche bizarrement, rapport à l'algodystrophie à ma cheville droite, celle la même qui me pousserait presque à m'inscrire à la zombie walk d'autorité, juste pour la ressemblance.

Le lieu est grand. Les plafonds sont immenses, ornés de sublimes boiseries sculptées. Immédiatement, je me sens hors du temps.

Mes yeux s'accrochent à tous ces petits détails, qui rivalisent de richesse, les uns avec les autres.
Mille regrets m'assaillissent. L'appareil photo laissé dans son étui, parce qu'il menaçait de pleuvoir.
Idiote, idiote, idiote.

Je ne sais pas si je dois directement aller m'installer, ou me diriger vers le comptoir. Les décorations de Noël n'ont pas besoin d'être posées, les murs tamisés, cosy, sentent déjà l'hiver. Le lieu est calme, plutôt désert.Il y a cette fille qui travaille sur son mac près de la cheminée, et ce mec, en costard, en plein appel téléphonique, une bière à la main. Quelques sièges plus loin, un étudiant dans son pull jacquard lit paisiblement son livre.

Poussée par mon intuition, je me dirige vers le comptoir, dans l'espoir d'y apercevoir une carte des thés. Le temps d'enlever mon bonnet à pompom et de desapplatir mes cheveux pour faire bonne figure, la serveuse plante déjà ses yeux d'anglaise dans les miens.



"- Hi there !

- Hi. 


- What would you like ?


- I'd like some tea, please".


- Ok. Have a seat, I'll bring that to you"
, ou quelque chose du genre, elle a parlé très vite et a disparu aussitôt.

J'observe la disposition des tables. Ornées de couverts, prête à accueillir les clients pour le dîner. Même s'il n'y a pas d'heures pour le dîner, ici. On mange à midi comme à 16h un repas digne de ce nom en Angleterre. Essaye de commander des spaghettis à 16h30 quelque part en France.
D'autres tables se dessinent, flanquées de fauteuils devant la cheminée, au milieu du passage, avec la vue sur un beau portique.

A vrai dire, ce portique, son éblouissance, avec ses allures de contes enchanteurs, me vrille les yeux. Pan de mur de bois sculpté, richement, près des fenêtres art nouveau, ça a l'air de donner sur une autre salle. Et pourtant, mes sens me trompent. Je plisse les yeux. L'entrée pour le franchir, c'est une porte. Une porte d'un mètre de haut, tout au plus. Une porte de hobbit. Sérieusement ? Pour de vrai ? Une porte de hobbit ?

J'y engage mes pas prudemment, toujours plus séduite par l'omniprésente pointe d'excentrisme qu'on ne trouve que chez les anglais, jusque dans les moindres détails. Peut-être que ces dimensions absurdes sont faites pour être dissuasives. Je vais me faire rabrouer en anglais, à tous les coups.
Mais l'envie m'étreint bien trop d'en voir plus. Alors je m'y aventure, arque ma silhouette et traverse la porte de hobbit.

De l'autre côté du mur, telle Alice qui tombe dans le terrier du lapin, je découvre un autre monde une autre salle. Toujours plus de bois sculpté, toujours plus de silence et de beauté. La pièce est constituée étrangement, fourmille de recoins le long des courbes du bois. On s'y sent cosy, comme niché dans l'angle d'une conception du monde différente, plus ancienne.

Je m'assois sur la banquette aux faux airs de fauteuil récamier et caresse le bois de la table, lourd, abimé. J'allonge ma jambe, discrètement, sur une des chaises voisines. La cheville, au supplice, me remercie.
Près de la fenêtre, le froid est dense. Le double vitrage, ce n'est pas quelque chose qu'on a l'air de vouloir maitriser, dans ce pays. Alors je m'enroule dans mon écharpe plaid et ajuste mon manteau sur mes épaules, comme une cape.
Little strange french girl, doivent-ils se dire.
La serveuse me sort de mon alcove. A travers la lucarne, elle pousse vers moi la théière et son nécessaire. Une tasse, une soucoupe, un broc, un bocal, un teapot en inox.
Je savoure le thé fumant, earl grey servi avec du lait.
Unanimement, je me sens bien. Vraiment bien.
Les minutes passent, puis l'heure se fond dans la suivante. Je découvre le vrai sens des mots sérénité, plénitude et volupté.

Il fait déjà nuit, mais il est encore tôt. Progressivement, l'ambiance change. Des bruits de vaisselle s'entrechoquent, quelques murmures peuplent le silence et la musique augmente en décibels.
La faim se rappelle à moi. C'est vrai que je n'ai pas eu le temps de manger, à midi. J'hésite un moment. Puis me lève, et me dirige vers la lucarne, avant de jeter un coup d'oeil à la carte.
Ni une, ni deux, la serveuse replante de nouveau ses yeux d'anglaise dans les miens.

" _ What's for you, darling ?

_ Mmmh... Can you advice me ?

_ What would you like ?

_ I'd like to eat now. But not a dessert. Some snacks. Oh, and vegetarian, please.

_ Ah ah ah, vegetarian, you don't know what you're missing.

_ Oh, yes trust me I do.

_ Let's see... You have the risotto here... But it's a full dish, not a snack, and it's a little expensive, so maybe not.

_ Mmmh... Ok, I take the risotto.

_ You sure ? Not too expensive ?

_ Yes,  I don't care : I go back to France tomorrow."

Elle rit, et disparait derrière le comptoir.
Je me rassois, et rallonge ma jambe.

Une espèce de lourde nostalgie me tombe sur les épaules. Le moment est brisé, parti, terminé.
Je ne sais pas ce qui m'attriste. La fin de ce moment de paix hors du temps, ou la perspective jamais vraiment heureuse de savoir que le séjour prendra bientôt fin. Je me sens comme en sursis.
J'attends ma commande en gardant les yeux sur la montre. Je n'ai plus qu'une petite heure devant moi. Je ne suis plus concentrée, le moment ne m'appartient plus, le bien être s'est enfui, l'espace de quelques mots.

On me sert le risotto. Cette fois-ci, en mains propres.
J'hume la délicatesse du fumet qui s'en échappe. Mushrooms, beetroot and pumpkin. Une explosion de saveurs qui me fond dans la bouche. L'envie de se damner, la, tout de suite, de se rouler par terre, de danser la carioca tellement c'est bon. Je le déguste, et le savoure, à coup de petites bouchées. J'essaie d'immortaliser le moment. C'est le meilleur risotto que j'ai jamais mangé, dans le plus beau des lieux dont je pouvais rêver. Difficile de s'empêcher de lécher l'assiette : c'était un grand moment culinaire.

A mesure que l'heure avance, le pub se remplit. Les anglais poussent la porte, viennent savourer la bière de 18h, dès leur sortie du bureau. Je cherche le chemin qu'il me faudra prendre : j'ai rendez-vous à l'autre bout de la ville.

Trois métro et un bus. Je mémorise mon itinéraire, et me prépare au départ, non sans un pincement au coeur. Je range mes affaires, éparpillées sur la table, et me lève, puis me lance à la recherche des lavatories, pour me rafraichir le teint. En bas, au bout d'un escalier, plusieurs petites portes avec du passage. Je m'engouffre dans celle ornée d'un miroir, rajuste mon bonnet de suédoise et me passe une touche de rouge à lèvres, avant de tomber nez à nez avec la serveuse, qui pour la dernière fois, plante dans les miens ses yeux d'anglaise.

" _ Hi darling ! So was it good ?

_ Yes, it was delicious, really.

_ Good ! I told him -the cook-  "Make it good, she's coming back to France tomorrow."

_ Ah, ah, ah, thank you. I love this place.

_ Really ? Thank you ! Have a safe trip back to France !"

Tant de gentillesse dans un si petit corps...
Je quitte à regrets le Prince Alfred, le souvenir indélébile d'un beau moment de vie rien que pour moi, à me prélasser dans la sensualité d'un moment perdu.

Un petit je-ne-sais-quoi  me ferait presque douter. Cette scène était-elle réelle ? N'ai-je pas rêvé cette escapade ?

Je m'éloigne, un petit quelque chose d'étrange, fugace, au bout de le langue : la sensation qu'un génie a exaucé le voeux que je n'avais même pas osé formuler, cet après-midi.

Le froid me retombe sur les joues et mes épaules frémissent. Il fait nuit noire et je vais finir par être en retard. Cap sur Old Street, à Shoreditch. Ce soir c'est petits-fours, design and computers : on participe à notre premier Adobe Creative Meet Up.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire